14 rue Orléans
Mon cœur est rempli de souvenirs d'enfance. Il y en a qui s'effacent avec le temps et d'autres que j'aime raviver, même après 30 ans. Ma mémoire olfactive est restée pratiquement intacte malgré les années, sans doute grâce aux merveilleuses émotions qui y sont associées. La maison de ma grand-mère au 14 rue Orléans à Lévis est probablement l'endroit qui renferme mes plus beaux souvenirs olfactifs d'enfance.
Tu nous as quittés depuis plusieurs années déjà, grand-maman, mais il s'en passait de belles choses chez toi. Je me rappelle les après-midis d'été où mes parents m'y emmenaient. J'étais toute petite et je m'endormais à l'arrière de la voiture. La route me paraissait si longue, tant j'étais impatiente de te revoir.
La magie commençait juste avant d'arriver, juste avant de tourner dans ta rue. L'odeur du fleuve et des gaz d'échappement des bateaux à moteur me frappait d'abord, me préparant à tous les plaisirs que j'allais bientôt vivre. Mais ce n'est qu'en sentant l'arôme du pain frais qui s'échappait de la boulangerie que je savais avec certitude que nous étions vraiment arrivés. Juste avant d'entrer dans la joyeuse cuisine d'été où tu nous accueillais toujours, je ne manquais jamais de humer le fleuve et de remarquer comment le vent passait dans les feuilles du grand prunier.
La cuisine d'été de ma grand-mère était remplie de toute une panoplie d'épices impatientes de sortir de leurs boîtes. J'y retournerais aujourd'hui, ne serait-ce que pour respirer la myriade d'arômes qui réconforteraient tout mon être. L'air y était toujours frais et il y sentait toujours bon. Des fraises fraîchement cueillies, déposées dans de grands bols sur la table, étaient saupoudrées de sucre, ressemblant à de magnifiques cristaux rouges prêts à être dévorés. Et, pour nous faire encore plus saliver, des tartes aux fraises cuisaient dans le four, dégageant l'un des arômes les plus appétissants et réconfortants qui soient.
L'automne était aussi spécial dans la cuisine de grand-maman, car elle préparait ses merveilleuses compotes et ses conserves pour ajouter un peu de chaleur et de réconfort à nos hivers froids. L'odeur des pommes, des marinades, de la cannelle, de la mélasse, des clous de girofle, du vinaigre et des épices envahissait toute la maison, en prélude à la joie que nous partagions en famille pendant les fêtes.
Ces souvenirs sont impossibles à oublier pour moi, car ils sont profondément ancrés dans ma mémoire et resteront avec moi toute ma vie. Ils sont universels, car les odeurs passent par le filtre qu'on appelle le cœur. Mes propres souvenirs olfactifs m'apportent une sensation de réconfort. Qu'il faisait bon être chez mes grands-parents !
Grand-maman,
J'aimerais que tu puisses me voir aujourd'hui avec ton tablier. Je me sens baignée dans les souvenirs de fruits et d'épices–-et d'un bonheur pur ! Quand je sens les fleurs, je me rappelle comment j'allais rendre hommage à chacune des fleurs de ton jardin quand je venais te voir l'été. Tous ces merveilleux arômes gravés dans ma mémoire font partie de l'héritage unique que tu m'as laissé, et je t'en remercie.