Changer le monde et nous-mêmes grâce à la compassion
Un mouvement grandissant montre que développer la bienveillance envers les autres peut nous rendre plus heureux et en meilleure santé, écrit Jill Stark
Soyez bienveillant et vous serez bien. C’est la pierre angulaire de la philosophie orientale depuis des siècles.
Mais si reconnaître notre humanité commune était plus qu’un simple idéal sentimental? Et si pratiquer consciemment la bienveillance pouvait changer le câblage de votre cerveau et vous faire vivre plus longtemps?
Pratiquer la compassion avec intention a un effet physiologique positif sur le corps. Cela peut faire baisser la tension artérielle, stimuler la réponse immunitaire et accroître votre sérénité.
Dr James Doty
C’est la nouvelle frontière des neurosciences – un ensemble croissant de recherches qui montre que la compassion pourrait être la clé d’une meilleure santé, du bonheur et de la longévité.
L’imagerie cérébrale révèle que le fait d’exercer la compassion stimule les mêmes centres du plaisir associés aux pulsions liées à la nourriture, à l’eau et au sexe.
D’autres études montrent qu’elle peut protéger contre la maladie et prolonger l’espérance de vie.
Selon les experts, cela prouve que nous sommes non seulement câblés pour être bienveillants, mais que c’est essentiel à la survie de notre espèce.
"Nous assistons à une révolution dans le fonctionnement de l’esprit. Même seulement deux semaines de pratique de la compassion avec intention ont un effet physiologique positif sur le corps. Cela peut faire baisser la tension artérielle, stimuler votre réponse immunitaire et accroître votre sérénité," a déclaré Dr James Doty, professeur de neurochirurgie à l’Université Stanford, à Fairfax Media.
"Les gens sont beaucoup plus heureux et vivent mieux s’ils peuvent maximiser leur potentiel génétique de compassion, et cela a un important effet d’entraînement sur les autres, en les motivant à être plus bienveillants."
Dr Doty, fondateur du Centre for Compassion and Altruism Research and Education de Stanford – chef de file mondial de la science de la compassion – est à l’avant-garde d’un mouvement émergent en santé mentale qui s’appuie moins sur les interventions pharmaceutiques et davantage sur des traits humains innés comme l’empathie, l’altruisme, la bienveillance et la résilience.
En s’inspirant des traditions bouddhistes de formation de l’esprit (le centre du Dr Doty a été créé grâce au plus important don jamais fait par le Dalaï-Lama à une cause non tibétaine), la pratique de la compassion utilise la méditation, la visualisation, la respiration et la pleine conscience pour améliorer le bien-être et favoriser la connexion en se concentrant sur des expériences partagées.
Reconnaître les peurs ou les vulnérabilités communes plutôt que les différences – que ce soit avec un ami difficile, un collègue abrasif ou un voisin bruyant – apaise le système nerveux, en renforçant les sentiments de satisfaction et d’estime de soi. Pratiquer l’autocompassion face à sa propre douleur, plutôt que l’autocritique, est aussi un élément clé.
"Il n’existe personne qui n’ait pas souffert, ne souffrira pas ou ne souffre pas. En essayant d’identifier des traits communs que vous partagez, on commence à faire tomber cette barrière qui consiste à définir quelqu’un comme un ‘autre’", a déclaré le Dr Doty. "On peut voir se produire une dynamique lorsqu’une personne entre dans une pièce avec un sentiment d’ouverture, de bienveillance, de connexion, de vulnérabilité, et voir comment la pièce réagit. C’est beaucoup plus positif que lorsqu’une personne est rabaissante, malveillante, impolie ou agressive."
Encourager les gens à s’asseoir en silence pendant 20 minutes par jour et à méditer sur la bienveillance peut sembler un investissement peu probable pour les compagnies pharmaceutiques, mais elles s’intéressent à la science de la compassion, en particulier aux données liées à la "molécule des câlins", l’ocytocine.
Des études ont montré que cette hormone naturellement présente, libérée dans les moments de soins et de tendresse, peut provoquer des actes d’altruisme et accroître le lien affectif lorsqu’elle est administrée sous forme de vaporisateur nasal. Les scientifiques sont emballés par son potentiel à créer une société plus bienveillante, mais on craint que Big Pharma, qui a su pathologiser la condition humaine, n’invente un marché lucratif pour un supposé "déficit de compassion".
Le monde de l’entreprise, particulièrement dans l’univers en ligne comme Google et Twitter, investit également dans des programmes de compassion. Facebook tient chaque année une journée de recherche sur la compassion afin de développer des outils pour résoudre les conflits en ligne – une reconnaissance du fait que faire en sorte que les gens se sentent en sécurité et compris est bon pour les affaires. Sur le plan médical, l’équipe du Dr Doty a commencé à utiliser cette thérapie auprès d’anciens combattants souffrant de stress post-traumatique et auprès de patients atteints de cancer.
Ici, un nombre croissant de psychologues utilisent la thérapie axée sur la compassion en pratique clinique.
Stan Steindl, organisateur du premier symposium sur la compassion en Australie – qui se tiendra pour une deuxième année à l’Université du Queensland en octobre – estime qu’il existe une idée fausse voulant que la compassion soit une faiblesse.
"Il est possible que, si vous essayez de faire quelque chose de bien ou de gentil pour une autre personne, elle en profite. Mais ce n’est pas tant dans ce qu’on reçoit en retour de la compassion que réside la force, c’est dans le fait de donner de la compassion, et dans ce sentiment de satisfaction et de contentement lié au fait de vivre une bonne vie." a déclaré Dr Steindl.
Mais si être bienveillant est bon pour nous, pourquoi ne sommes-nous pas une société plus compatissante? Pour les chercheurs en science de la compassion, la réponse réside dans notre évolution à partir d’une vie tribale – où prendre soin des membres de nos groupes soudés était vital à la survie – vers une façon de vivre plus dispersée, où les liens communautaires se sont érodés et où beaucoup d’entre nous sont séparés de leur famille par des milliers de kilomètres.
Combiné au rythme frénétique de la vie moderne, cela a conduit à une société stressée et individualisée, avec une capacité réduite d’empathie. Alors que nous restons vigilants face aux menaces perçues contre notre petit coin de territoire, la compassion est la victime.
"L’identification à un groupe vous donne une connexion sociale. Cela abaisse votre niveau de peur et d’anxiété et vous fait vous sentir plus en sécurité. Si les gens se trouvent dans un environnement où ils ne se sentent pas menacés, où ils se sentent à l’aise et connectés, dans la grande majorité des cas, ils fonctionneront réellement de manière à servir les autres," a expliqué le Dr Doty.
"Si l’économie va bien, que les gens ont un emploi et qu’il y a des ressources pour tout le monde, alors il n’y a vraiment jamais de problèmes en matière d’immigration. Mais dès qu’un groupe se sent menacé, surtout ceux du bas de l’échelle socioéconomique, et qu’il craint de perdre des avantages ou des possibilités, il choisira souvent un groupe vulnérable qu’il peut percevoir comme lui prenant des ressources. …Il faut comprendre que l’ancien paradigme du nous contre eux n’est tout simplement pas viable si nous voulons prospérer."
Mais il y a de l’espoir. L’ancien dirigeant marketing de Sydney Jono Fisher fait partie de ceux qui mènent une campagne pour cultiver la compassion dans la vie quotidienne. Par l’entremise de son Wake Up Project, il a envoyé 250 000 "cartes de gentillesse" à ses propres frais pour encourager des gestes altruistes anonymes. Cela peut aller de laisser un bouquet de fleurs sur le bureau d’un collègue à payer le déjeuner d’un inconnu, avec une carte de gentillesse laissée pour inciter le destinataire à poser son propre geste.
"Le but est que les gens voient que la bienveillance n’est pas molle ni sirupeuse, mais qu’elle est en réalité une force très puissante, et que si nous commencions réellement à lui donner la priorité, non pas de manière sentimentale mais comme nous pourrions aller au gym pour rester en forme, cela peut vraiment faire une énorme différence dans la vie des gens."
Le philosophe moral australien et professeur de bioéthique à l’Université Princeton, Peter Singer, dont le plus récent livre The Most Good You Can Do promeut l’"altruisme efficace" – en encourageant les gens à donner de l’argent d’une façon qui produira le plus grand bien – estime qu’il existe une soif croissante de donner alors que les gens cherchent à quitter le "tapis roulant hédonique". "Gagner plus de revenus et acheter plus de biens de consommation nous apporte une satisfaction de très courte durée et nous nous adaptons rapidement à ce niveau, puis nous avons besoin de davantage, et le résultat final est que nous ne sommes pas vraiment plus heureux qu’avant.
"Savoir que nous faisons quelque chose pour aider les autres semble être plus valorisant, parce que nous pouvons voir que les autres comptent. Cela donne un autre sens à notre vie." Et même si le cycle d’actualité de 24 heures peut nous faire croire que le monde est un endroit plus effrayant, il a dit qu’une personne née aujourd’hui a moins de chances de mourir de mort violente qu’à tout autre moment de l’existence humaine. "Je ne pense pas qu’il faille être sombre. Si nous regardons la tendance à plus long terme, nous devenons globalement plus humains, plutôt que moins."
De : http://www.theage.com.au/victoria/changing-the-world-and-ourselves-through-compassion-20150411-1mi37b.html