Efficacité en hausse, roulement en baisse : la Suède expérimente la journée de travail de six heures
par David Crouch
Une maison de retraite suédoise peut sembler un cadre improbable pour une expérience sur l’avenir du travail, mais un petit groupe d’infirmières en soins aux aînés en Suède a apporté des changements radicaux à sa vie quotidienne afin d’améliorer la qualité et l’efficacité.
En février, les infirmières sont passées d’une journée de travail de huit heures à une journée de six heures, sans réduction de salaire — le premier essai contrôlé d’horaires réduits depuis qu’un virage politique à droite en Suède, il y a dix ans, a mis fin aux premières tentatives d’explorer des solutions de rechange à la semaine de travail traditionnelle.
« J’étais épuisée tout le temps, je rentrais du travail et je m’effondrais sur le canapé », dit Lise-Lotte Pettersson, 41 ans, infirmière auxiliaire à la maison de soins Svartedalens, à Göteborg. « Mais plus maintenant. Je suis beaucoup plus alerte : j’ai beaucoup plus d’énergie pour mon travail, et aussi pour ma vie de famille. »
L’expérience de Svartedalens inspire d’autres initiatives partout en Suède : à l’hôpital universitaire Sahlgrenska de Göteborg, la chirurgie orthopédique est passée à une journée de six heures, tout comme des médecins et des infirmières dans deux services hospitaliers à Umeå, plus au nord. Et la tendance ne se limite pas au secteur public : de petites entreprises affirment qu’une journée plus courte peut augmenter la productivité tout en réduisant le roulement du personnel.
À Svartedalens, l’essai est considéré comme une réussite, même s’il coûte de l’argent à la municipalité, avec l’embauche de 14 membres du personnel supplémentaires pour faire face aux horaires réduits et aux nouveaux quarts de travail. Ann-Charlotte Dahlbom Larsson, responsable des soins aux aînés à l’établissement, affirme que le bien-être du personnel s’est amélioré et que la qualité des soins est encore plus élevée.
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« Depuis les années 1990, nous avons plus de travail et moins de personnel — on n’en peut plus », dit-elle. « Il y a beaucoup de maladie et de dépression chez le personnel du secteur des soins à cause de l’épuisement — le manque d’équilibre entre le travail et la vie n’est bon pour personne. »
Pettersson, l’une des 82 infirmières de Svartedalens, est d’accord. Prendre soin de personnes âgées, dont certaines souffrent de démence, exige une vigilance et une créativité constantes, et avec une journée de six heures, elle peut maintenir un niveau de soins plus élevé. « On ne peut pas laisser les personnes âgées devenir stressées, sinon cela devient une mauvaise journée pour tout le monde », dit-elle.
Après un siècle durant lequel les heures de travail ont été progressivement réduites, les congés augmentés et l’âge de la retraite abaissé, on observe pour la première fois dans l’histoire une hausse des heures travaillées, dit Roland Paulsen, chercheur en administration des affaires à l’Université de Lund. Les gens travaillent plus fort et plus longtemps, dit-il — mais ce n’est pas nécessairement pour le mieux.
« Pendant longtemps, les politiciens se sont livrés concurrence pour dire qu’il fallait créer plus d’emplois avec des horaires plus longs — le travail est devenu une fin en soi », dit-il. « Mais la productivité a doublé depuis les années 1970, donc techniquement, nous avons même le potentiel d’une journée de travail de quatre heures. C’est une question de répartition de ces gains de productivité. Réduire les heures de travail n’avait pas toujours quelque chose d’utopique — nous l’avons déjà fait. »
Dans les centres de service Toyota à Göteborg, les heures de travail sont plus courtes depuis plus d’une décennie. Les employés sont passés à une journée de six heures il y a 13 ans et ne sont jamais revenus en arrière. Les clients étaient mécontents des longs temps d’attente, tandis que le personnel était stressé et commettait des erreurs, selon Martin Banck, le directeur général, à qui est venue l’idée de réduire le temps de travail de ses mécaniciens. D’une journée de travail de 7 h à 16 h, le centre de service est passé à deux quarts de six heures payés à plein salaire, l’un commençant à 6 h et l’autre à midi, avec moins de pauses et des pauses plus courtes. 36 mécaniciens participent au programme.
« Le personnel se sent mieux, le roulement est faible et il est plus facile de recruter de nouvelles personnes », dit Banck. « Ils ont un temps de trajet plus court pour se rendre au travail, l’utilisation des machines est plus efficace et les coûts en capital sont plus faibles — tout le monde est content. » Les profits ont augmenté de 25 %, ajoute-t-il.
Martin Geborg, 27 ans, mécanicien, a commencé chez Toyota il y a huit ans et y est resté à cause de la journée de six heures. « Mes amis sont jaloux », dit-il. Il apprécie le fait qu’il n’y ait pas de circulation sur les routes lorsqu’il se rend au travail et en revient. Sandra Andersson, 25 ans, travaille pour l’entreprise depuis 2008. « C’est merveilleux de finir à midi », dit-elle. « Avant d’avoir une famille, je pouvais aller à la plage après le travail — maintenant, je peux passer l’après-midi avec mon bébé. »
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Pour Maria Bråth, patronne de la start-up Internet Brath, la journée de travail de six heures que l’entreprise a instaurée à sa création, il y a trois ans, lui donne un avantage concurrentiel parce qu’elle attire de meilleurs employés et les retient. « Ils sont la chose la plus précieuse que nous ayons », dit-elle — une offre de meilleur salaire ailleurs ne compenserait pas les heures plus courtes qu’ils ont chez Brath.
L’entreprise, qui compte 22 employés dans des bureaux à Stockholm et à Örnsköldsvik, produit autant, sinon plus, que ses concurrentes en huit heures, dit-elle. « Cela tient beaucoup au fait que nous sommes très créatifs — nous ne pourrions pas tenir pendant huit heures. »
Linus Feldt, patron du développeur d’applications Filimundus à Stockholm, dit que la journée de travail de six heures de son entreprise, commencée il y a un an, concerne la motivation et la concentration, plutôt que le fait que le personnel entasse simplement la même quantité de travail qu’il accomplissait auparavant en huit heures.
« Aujourd’hui, je crois que le temps a plus de valeur que l’argent », dit Feldt. « Et c’est un puissant facteur de motivation de pouvoir rentrer à la maison deux heures plus tôt. Vous voulez toujours faire du bon travail et être productif pendant six heures, alors je pense que vous vous concentrez davantage et que vous êtes plus efficaces. »
Les années 1990 ont vu plusieurs expériences de journée de six heures pour un plein salaire en Suède. À Kiruna, ville minière de l’extrême nord, les soins à domicile pour les aînés sont passés à une journée de six heures en 1989 afin que la vie professionnelle des femmes aidantes corresponde mieux à celle de leurs maris dans les mines. Le conseil municipal de Stockholm a mené un important essai d’une journée de six heures dans des centres de soins pour enfants, personnes âgées et personnes handicapées de 1996 à 1998.
Mais lorsque le pouvoir est passé de la gauche à la droite à Kiruna en 2005, la réforme a été annulée et le personnel est revenu à huit heures. De même, avec un changement d’administration à Stockholm, l’essai a pris fin.
« C’était une décision politique d’y mettre fin, ils ont dit que c’était trop coûteux », dit la professeure Birgitta Ohlsson de l’Université de Lund, qui a participé à la recherche visant à évaluer l’expérience de Stockholm. « Mais c’était un bon investissement pour améliorer le bien-être de la collectivité. Davantage de personnes avaient un emploi, étaient en meilleure santé et bénéficiaient de meilleures conditions de travail. »
Mesurer le coût de tels programmes est compliqué, dit Ohlsson — il est difficile de distinguer si les économies sur les congés de maladie, par exemple, découlent des horaires réduits ou d’autres facteurs. De plus, avec plus de personnes au travail, les prestations d’assurance-emploi diminuent, mais les économies reviennent à l’État, et non à la municipalité qui assume le coût de l’embauche de personnel supplémentaire.
Svartedalens tente d’éviter ces lacunes en gardant les changements étroitement ciblés et surveillés. Seules les infirmières auxiliaires sont concernées, et le système de gestion des ressources humaines de la ville génère des données de haute qualité, selon Bengt Lorentzon, consultant sur le projet. Une autre maison de soins sert de « groupe témoin », afin que Svartedalens puisse être comparée à un milieu de travail qui est resté à une journée de huit heures.
« Il est très important d’obtenir des preuves », dit Lorentzon. « Toutes les expériences précédentes étaient axées sur la santé des infirmières et les congés de maladie, pas sur la qualité du service. » Il est trop tôt pour chiffrer les résultats, mais les infirmières de Svartedalens ont plus d’énergie, sont moins stressées et ont plus de temps pour les résidents, qui sont eux-mêmes plus à l’aise et détendus, dit Lorentzon.
Malgré les signaux positifs, l’expérience devrait prendre fin l’an prochain — la coalition centre-gauche au conseil municipal de Göteborg a perdu sa majorité, et les Conservateurs et les Libéraux s’opposent fermement à la réduction des heures de travail. L’essai coûte environ 8 millions de couronnes suédoises (630 000 £) par an, selon le Parti libéral. « C’est comme vivre dans un monde où il pleut de l’argent du ciel », selon un conseiller conservateur. Le Parti libéral a décliné une invitation à commenter cet article.
Daniel Bernmar, chef du groupe du Parti de gauche au conseil municipal de Göteborg, qui a poussé à l’essai à Svartedalens, admet qu’une journée de six heures coûte plus cher, mais insiste sur le fait qu’il s’agit d’une question de qualité de vie pour les travailleurs du secteur public et pour les résidents en soins aux aînés. « Tout n’est pas une question de rendre les choses moins chères et plus efficaces, mais de les rendre meilleures », dit-il.
« Sous le gouvernement de coalition dirigé par les conservateurs en Suède de 2005 à 2014, nous ne parlions que de travailler plus, et plus efficacement — mais maintenant, nous voulons discuter de la façon de survivre à une longue vie professionnelle afin de ne pas détruire notre corps à 60 ans. »
La principale centrale syndicale suédoise, LO, admet avoir gardé le silence sur la question de la réduction des heures de travail, mais elle tente de l’inscrire à l’ordre du jour politique. L’expérience de Göteborg a une forte valeur symbolique, dit Joa Bergold, agente de recherche à la LO.
« On voit maintenant que même les médias libéraux disent qu’il s’agit d’un projet intéressant, qui pourrait être une façon productive d’organiser le travail », dit Bergold. « C’est le signe que le débat change. Il y a davantage d’acceptation d’un point de vue libéral et conservateur — cela met de la pression sur les syndicats pour qu’ils prennent cette question au sérieux. »
L’expérience de Svartedalens, prévue jusqu’à la fin de 2016, suscite de l’intérêt dans toute la Scandinavie et au-delà, tandis que travailleurs et gestionnaires se demandent s’ils pourraient eux aussi en tirer quelque chose. À la maison de retraite, Dahlbom Larsson espère que le changement est dans l’air. « Quelque chose est sur le point d’arriver en Suède, certainement », dit-elle. « Il y a beaucoup d’intérêt politique, mais il y a aussi un manque d’équilibre entre le travail et la vie tellement évident. »
Source : http://www.theguardian.com/world/2015/sep/17/efficiency-up-turnover-down-sweden-experiments-with-six-hour-working-day