Suis ton cœur
J’avais vécu sur cette terre pendant treize ans, et chaque nouveau jour semblait toujours apporter une nouvelle aventure excitante. J’adorais ça, même quand certaines de ces expériences me secouaient un peu. Toute ma vie avait été remplie de confiance et d’émerveillement. Bien sûr, il y avait eu des moments tristes et quelques dures leçons pour composer avec les intimidateurs et les grands gueules, mais je n’avais jamais perdu mon sens de l’optimisme ni ma conviction que tout finirait par s’arranger à la fin.
Puis, j’ai commencé le secondaire. Après un mois, c’était comme si je ne savais plus qui j’étais. Je me sentais perdu, comme si je n’appartenais plus nulle part. En fait, c’était plutôt comme si je ne pouvais pas rester au même endroit plus de deux secondes. Le secondaire, c’était comme des montagnes russes émotionnelles. Ça pouvait être complètement fou, mais ça pouvait aussi vous donner la nausée.
La première leçon que j’ai apprise, c’était au sujet des amis. Au début, cette partie de ma vie ressemblait à une froide et vide terre désolée. Max et son grand sourire jovial me manquaient. Les blagues avec Alex et les discussions quotidiennes avec Frank me manquaient. Je me sentais seul, abandonné et triste. Mais je savais que je devais faire bonne figure. Être au secondaire, c’était comme marcher au milieu d’une foule de gens qui me fixaient tous, essayant de décider s’ils allaient m’applaudir ou me huer. Je détestais ça. Il y avait juste trop de monde, et ils semblaient tous désespérés d’impressionner les autres, ce qui rendait tout le monde encore plus mal à l’aise. C’était comme un monde rempli de gens qui pourraient réellement devenir amis s’ils baissaient simplement la garde et cessaient de se soucier d’être jugés. On faisait tous semblant d’être détendus, heureux et maîtres de la situation, mais à l’intérieur, on était tous des nerfs à vif. Je n’arrêtais pas de penser aux souvenirs heureux de mon enfance et de souhaiter qu’il y ait un moyen d’en récupérer une partie.
Nos enseignants n’arrêtaient pas de nous dire que c’étaient les meilleures années de notre vie, qu’on ne savait pas la chance qu’on avait, et qu’on ferait mieux d’en profiter, parce que, quand ce serait fini, on devrait vivre dans le Monde réel. Apparemment, il existait deux mondes : le vrai et le faux, je suppose. Je n’avais toujours vécu que dans un seul monde, et maintenant il me glissait entre les doigts. J’ai décidé que si le secondaire avait vraiment été le plus beau moment de la vie de ces enseignants, ça voulait dire l’une de deux choses : soit ils avaient eu une enfance misérable, soit leur fameux Monde réel ne leur avait pas particulièrement réussi. Pour moi, ils étaient des avertissements vivants de ne pas faire ce qu’ils avaient décidé de faire après le secondaire. Et, mon Dieu, comme ils aimaient nous faire la morale sur la prise de décisions. Chaque jour, il fallait écouter un nouveau sermon sur l’indépendance, l’autonomie, la réussite professionnelle, l’accomplissement personnel, blablabla. Ils ne parlaient jamais de suivre son cœur, qui était la seule façon que je connaissais pour prendre des décisions et me motiver. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre que survivre à l’adolescence voulait dire rester discret et trouver ma propre voie tout en m’occupant, espérons-le, de détails mineurs comme les cours et les notes.
Mes parents semblaient aussi perdus que moi. On aurait dit qu’en une nuit, ils étaient passés de « Salut, mon chum ! » quand je rentrais à la maison à « Alors, comment s’est passée l’école aujourd’hui, Jérôme ? » Au début, c’était agréable de ne plus être traité comme un petit enfant, mais ça a vite perdu de son charme. Les câlins de maman avant de me coucher et jouer à la balle avec papa après le souper me manquaient. Et ça aurait été bien d’entendre maman m’appeler « mon chéri » de temps en temps. Quand personne n’écoutait. Puis, chaque petite conversation à propos de n’importe quelle petite chose se transformait en interrogatoire serré. « As-tu fait ça ? As-tu fait ceci ? » J’avais l’impression d’être jugé en permanence, et ça me rendait un peu paranoïaque. Est-ce que j’avais tout gâché ? Est-ce que je décevais quelqu’un ? Ma maison avait toujours été un refuge sûr et un endroit où j’aimais être, mais maintenant, je l’évitais de plus en plus. Croyez-moi, si je voulais m’amuser, j’étais bien mieux de traîner au parc, où il y avait des arbres et une chance de me connecter avec des cœurs adolescents douloureux comme le mien. C’était mieux que rien.
Heureusement, il y avait au moins une lueur d’espoir dans cette longue nuit de l’âme. Elle s’appelait Lilli. La première fois que je l’ai vue, mon cœur a fondu. Elle avait de grands yeux verts et de longs cheveux blonds bouclés. Elle n’était pas comme les autres filles. Chaque fois que je la voyais, j’éprouvais une sorte de chaleur douce que je n’avais jamais ressentie auparavant. Le simple fait de savoir qu’elle était là faisait battre mon cœur, d’une façon étrange qui me calmait au lieu de me rendre nerveux. Quand elle me regardait, je me sentais en sécurité et au chaud, comme lorsque ma mère me bordait le soir. Si je disais quelque chose de stupide et que je me sentais complètement idiot, elle se mettait simplement à rire, et c’était comme si la tension disparaissait par magie. Et tout ça avant même que je lui adresse la parole. Sans elle, je crois que j’aurais perdu tout espoir. Les choses ont recommencé à paraître normales, parce que j’avais enfin quelque chose à attendre avec impatience quand je me levais le matin.