En louange à Don Quichotte : une ode à la masculinité sacrée

En louange à Don Quichotte : une ode à la masculinité sacrée
Don Quichotte - moulins à vent

Il était une fois, sur Terre — cela pourrait être n’importe où au milieu de notre espace-temps infini — un Homme. Depuis l’aube des temps, il éprouvait un profond amour pour la Vie et l’Univers. Il le ressentait avec une certitude inébranlable, égalée seulement par sa résolution sans faille d’aider le monde à évoluer et de faire une différence durant son bref passage sur Terre. Malheureusement, il finit par oublier pourquoi il était venu sur cette planète. Il ne lui restait que de vagues souvenirs qui ne semblaient pas provenir de son propre esprit. À l’occasion, une rencontre fortuite avec un autre être humain le remplissait de compassion et d’un sentiment de nostalgie pour un passé caché. C’était comme une voix douce et innocente qui parlait directement à son cœur, disant : « Tu es courage, action et détermination. Tu es idéalisme, créativité et vitalité. Tu es passion, folie et ambition. Tu es amour. » À ces mots, il se trouvait envahi par une énergie sans limites. Il pouvait imaginer les rêves et les projets les plus extraordinaires. Mais cette voix devenait de plus en plus un simple écho lointain, et il avait l’impression d’être seul sur cette planète, à attendre quelque chose. Ou quelqu’un ? Il ne le savait même plus.

Au fil des siècles, ses mères et ses pères lui avaient répété d’innombrables fois de faire quelque chose de sa vie. À travers d’innombrables conquêtes, il avait essayé de faire exactement cela. Il ne voulait pas décevoir ceux qu’il aimait. Il voulait être à la hauteur de leurs attentes, et cela signifiait faire quelque chose, pas seulement être quelque chose. La pression l’amena à subir une transformation profonde.

Son courage se transforma en guerre contre tout ce qui lui faisait peur.

Son élan d’action fut détourné par la peur du jugement et devint un désir de paraître.

Sa volonté puissante se changea en illusion d’invincibilité.

Il noya son idéalisme dans une mer de pragmatisme.

Sa créativité enivrante s’installa dans une planification rigide.

Sa dureté augmenta au point de devenir insensibilité.

Sa passion et son impulsion ne faisaient pas le poids face à sa raison et à sa stabilité.

Sa folie colorée s’effaça au profit d’une prudence grise.

Son ambition sans bornes fut contenue par son besoin de contrôle.

Ce qu’il faisait auparavant par amour, il le faisait désormais par culpabilité. Le moindre geste, le plus petit mot qui ne correspondait pas au modèle qu’il avait construit et projeté lui donnait un profond sentiment d’inadéquation. Au fond, ce qui le rongeait le plus, plus encore que la peur d’échouer à faire son devoir, c’était le profond sentiment de ne pas être à la hauteur de son image. Il ne se reconnaissait plus. Il avait l’impression de ne même plus exister. Un monde sinistre commençait à prendre forme. Un monde d’Hommes artificiels et de Vie artificielle. Le monde avait besoin d’un héros capable de sauver la vraie Masculinité, et un seul homme pouvait le faire — Don Quichotte.

Honoré Daumier - Don Quichotte

C’était une quête étrange, car il sauvait normalement des demoiselles en détresse. Du moins, c’est ce qu’il pensait. En réalité, ce qui importait vraiment n’était pas ce qu’il faisait, mais la manière dont il le faisait. Don Quichotte incarnait l’essence même de la Masculinité. Il n’avait jamais oublié ce que cela signifiait. Un jour, il rencontra notre Homme. De sa manière naturellement amicale, Don Quichotte demanda à l’Homme de lui parler de sa vie. Il fut stupéfait d’apprendre que ce qui occupait l’esprit de l’Homme, c’étaient des choses comme le poids des parents vieillissants, des fils paresseux, des patrons exigeants et ingrats, des querelles familiales, des systèmes de santé surchargés, les fluctuations du marché et la hausse du prix de l’essence. Don Quichotte n’arrivait honnêtement pas à voir le rapport entre tout cela et la vie de l’Homme. Alors il lui dit : « Vous m’avez parlé des autres et de ce qui se passe dans le monde, et c’est très intéressant, mais vous ne m’avez rien dit de votre vie. Regardez-moi, par exemple. J’ai des quêtes. J’ai des géants à combattre, des demoiselles à sauver, des dragons à terrasser et des châteaux à prendre d’assaut. Chaque nouveau jour apporte une aventure surprenante et une occasion de grandir. » L’Homme ne voyait pas l’intérêt de tous les combats menés par le valeureux chevalier, mais il était fasciné par sa joie de vivre. L’Homme ne s’était pas senti ainsi depuis longtemps.

« Don Quichotte, dit-il, je ne comprends pas ce que vous faites, mais je dois dire que j’envie ce que vous êtes. Quel est votre secret ? »

« Eh bien monsieur, répondit Don Quichotte, je ne comprends pas non plus ce que vous faites, mais ce n’est pas ce qui compte. Mes actions sont guidées par l’intention. Quand je me lève, je suis impatient de découvrir ce que cette nouvelle journée me réserve et comment je peux être utile. Il y a toujours une situation qui requiert mes forces et mes talents personnels. L’homme est fait pour créer la vie, non pour la contrôler. Si je savais toujours d’avance ce que j’avais à faire, la vie serait bien terne ! Alors chaque jour, je rassemble le courage d’être ouvert à ce que la vie apporte, sans jugement ni suranalyse. Le cadeau quotidien de l’expérience que nous fait la vie alimente mon action, mon idéalisme et ma confiance dans l’instant présent. Comme je ne sais pas vraiment comment planifier, je dois puiser en moi de nouvelles idées et solutions aux défis que je rencontre. Cela me force à devenir une source de créativité. Je dois aussi être robuste, parce que je suis responsable de ma propre réussite. Mon cri de ralliement, c’est que rien n’est impossible. Bien sûr, certains disent que je suis fou, mais ma folie vaut mieux que leur raison, parce qu’elle me permet de dépasser les limites apparentes du monde. Quand je me couche le soir, je suis heureux, parce que je sais pourquoi j’ai passé une autre journée sur Terre. Je ressens de l’amour et de la gratitude. »

L’Homme avait beaucoup de choses à penser en rentrant chez lui ce soir-là. Il n’arrêtait pas de penser à une chanson du poète et chanteur québécois Sylvain Lelièvre. Elle disait à peu près ceci :

« On a vendu toutes les moulins à vent, et les enfants ont vieilli. Les fous filent vers les collines, et l’hiver n’en finit plus de froid. On en sait plus sur les contrats que sur les contacts humains. On a perdu notre spontanéité, on est tellement raisonnables que c’en est de la folie. Mais le soleil se lève sur un tout nouveau jour, et on peut s’en servir pour trouver une nouvelle voie. À chaque instant, il y a quelque chose à découvrir, si, comme un enfant, vous ouvrez votre esprit. »

Un vieux dicton veut que les hommes soient éternellement des enfants, mais je préfère les voir comme des Enfants de l’Éternel. S’ils ont du mal à trouver leur place dans le monde moderne et s’ils sont aussi difficiles à définir que les femmes, est-ce parce que les êtres humains, peu importe leur genre, ont oublié comment goûter à la Vie ? Notre sérieux, notre besoin de contrôle et nos insécurités communes rendent difficile la création des relations qui sont au cœur de notre existence. Nous avons besoin de ces relations pour exprimer l’essence même de notre créativité et pour utiliser notre capacité à bâtir notre propre avenir.