Le Chemin de Compostelle, un chemin vers la découverte de soi
Je n’ai jamais su pourquoi mes parents m’avaient nommé Jacques. Ma grand-mère m’a un jour dit qu’elle aimerait m’emmener à Santiago de Compostelle, à cause de mon saint patron. La première femme avec qui j’ai partagé un moment d’intimité significatif était espagnole, et elle m’a aussi proposé de m’emmener à Santiago de Compostelle.
De nombreuses années plus tard, je me suis intéressé à cette aventure, ce pèlerinage — moi qui n’avais jamais aimé marcher. Alors que je parcourais un livre sur le sujet à la bibliothèque, des larmes ont commencé à couler sur mes joues. Pourtant, il n’y avait que des sentiers, des marcheurs et de magnifiques paysages. Normalement, j’aurais été davantage impressionné par les motos de la Loire ou les châteaux. Je ne comprenais pas d’où venait une telle émotion. Naturellement curieux, j’ai senti que je devais explorer ce « sentier ».
Mais comment celui qui n’aime pas marcher peut-il se lancer à travers l’Espagne? J’ai assisté à plusieurs rencontres de marcheurs se préparant à entreprendre l’aventure du Chemin de Saint-Jacques, sans grand intérêt. Je m’ennuyais plutôt de toutes ces discussions sur les chaussures de marche, les vêtements spécialisés, la vie en refuge, les ampoules, les tendinites et les anti-inflammatoires.
Après le décès de mon père, qui a marqué un tournant dans ma vie, j’ai senti qu’il était temps d’entreprendre cette longue marche, car je pressentais que quelque chose de significatif pourrait se produire. À plusieurs reprises, j’ai marché de quinze à vingt-cinq kilomètres, essayant de reproduire les conditions de l’aventure à venir. J’ai lu le moins possible sur le sujet afin de conserver un maximum de surprise pour le parcours. Quelques jours avant mon départ, un vieux ami croisé dans la rue m’a dit : « Te rends-tu compte que chaque soir, pendant ce voyage, tu dormiras dans un endroit que tu n’as jamais vu auparavant et que tu ne reverras probablement jamais de ta vie? » J’ai appris plus tard à quel point il avait raison.
À mon retour, j’ai lu une phrase dont le sens m’accompagne depuis. Il s’agit d’un extrait d’un vieux livre sur le mystère entourant le Chemin de Saint-Jacques : « Un homme ne peut atteindre la connaissance que lorsqu’il s’est lui-même élevé au niveau de la vérité qu’il cherche. » J’ai commencé à me poser plusieurs questions sur la vérité que je cherchais. Il était clair que, comme tant d’autres, j’étais en quête du bonheur. J’ai orienté mes activités personnelles et professionnelles dans ce sens, en posant des questions, en trouvant des réponses, puis en me posant encore d’autres questions. J’avais l’impression d’avancer, mais toujours vers de nouveaux défis.
N’étant ni randonneur ni grand marcheur, je n’aurais jamais pu imaginer que le fleuve de la vie me conduirait un jour à parcourir l’Espagne sac au dos. Ma plus grande surprise a été de réaliser que cette expérience, plus que toute autre, m’a amené à garder les pieds sur terre — autrement dit, à m’enraciner!
Une autre quête importante sur mon chemin de vie a été l’expérience du silence. Après quatre années de travail très stimulant pour une entreprise multinationale, j’avais pris un virage à cent quatre-vingts degrés, avec du bénévolat auprès de personnes socialement isolées et des séjours dans plusieurs monastères au Québec, en France et en Belgique. Ces expériences m’ont rendu encore plus conscient de mes besoins. C’est à ce moment-là, après le décès de mon père, que je me suis senti prêt à emprunter cette route hors des sentiers battus — moi qui n’avais jamais vraiment aimé marcher!
Le plus grand défi sur le chemin de Compostelle est, selon moi, de respecter son propre rythme de marche. Poussé par l’objectif de couvrir une certaine distance, ou souhaitant suivre une personne ou un groupe, il est « facile » d’aller trop vite. Je crois que marcher sur le Chemin apprend à ralentir — la leçon la plus importante étant d’acquérir assez de respect de soi pour « doucement mais sûrement gagner la course ». Lorsque nous ne sommes pas à l’écoute des signaux de notre corps, nous nous épuisons physiquement et développons des ampoules et des tendinites.
Si un homme doit s’élever au niveau de la vérité qu’il cherche, pour moi le Chemin a été le début d’un parcours vers un plus grand respect de soi. Avec un sac à dos, on se rappelle à chaque pas sur le parcours sa réalité physique et ses limites. Le corps peut très vite et soudainement devenir incapable d’avancer. La déshydratation mène à la tendinite, un poids excessif sur le dos à des pieds couverts d’ampoules, et un manque de concentration à des entorses et à bien d’autres conséquences indésirables.
Dans notre vie professionnelle quotidienne, la situation est la même. Un sentiment d’enracinement et de connexion avec mon corps est essentiel. Si je me laisse trop absorber par mes propres pensées, je finis par me sentir désorienté et déraciné. Je perds peu à peu le contact avec les signaux importants que mon corps m’envoie et je m’éloigne de plus en plus de ses besoins réels. Si je ne respecte pas mon corps, il n’y aura ni performance durable ni véritable progression. La « machine humaine » s’épuise et a besoin de temps pour récupérer, surtout lorsqu’on la traite comme une machine. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles l’épuisement professionnel est en hausse dans notre société.
Depuis mon retour de Santiago, il y a plus de sept ans, j’ai poursuivi ma quête du mieux-être. J’ai aussi développé des outils physiques et psychologiques que je partage avec le grand public et les entreprises par l’entremise de formations qui font le lien avec l’expérience du Chemin de Saint-Jacques tout en établissant des parallèles avec la vie professionnelle quotidienne. Aider les autres à gérer leur capital humain me procure une grande satisfaction, et je continue dans cette voie — un pas à la fois.
Je vis maintenant dans un état de connexion consciente et presque permanente avec la terre. Durant de rares périodes de séparation, je cherche de l’herbe, des arbres, des parcs et des sentiers qui me permettent de renouer avec ce sentiment d’enracinement.