Pourquoi nos neurones ont besoin des autres pour survivre

Pourquoi nos neurones ont besoin des autres pour survivre

Une nouvelle façon d’envisager le cerveau humain gagne du terrain : nos neurones entrent en résonance continue avec les neurones des autres. Nos êtres intérieurs sont en communication directe ; nos cerveaux sont « neuro-sociaux ».

Besoin des autres pour survivre

Aussi important que la « neuroplasticité » et tout aussi révolutionnaire, ce nouveau concept sera sous les projecteurs pendant des années : nos cerveaux sont « neuro-sociaux ». En substance, nos circuits neuronaux sont conçus pour résonner avec ceux des autres. La trame unique de nos relations sociales explique non seulement nos vies différentes, mais aussi, littéralement, les différences dans nos cerveaux. Parmi les travaux les plus impressionnants parus sur ce sujet figure l’étude fascinante du spécialiste américain Daniel Goleman, qui est non seulement un auteur populaire, mais aussi un penseur créatif.

Dix ans après la parution de son best-seller Intelligence émotionnelle, ce psychologue visionnaire ouvre la porte à de nouvelles explorations dans Intelligence sociale (Bantam Books). Cet immense et lourd sujet émerge depuis les années 1990 grâce au développement de nouvelles techniques d’imagerie corticale — en particulier l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui nous permet d’observer, avec une précision croissante, les zones du cerveau qui s’activent lorsque nous agissons, pensons, parlons, rêvons ou entrons en contact avec une autre personne. Ce dernier aspect est particulièrement crucial, dans la mesure où il a donné naissance à une nouvelle discipline, les neurosciences sociales, dont les fondements ont été posés dans les années 1990 par les psychologues John Cacioppo et Gary Bernston. Cette discipline ouvre non seulement de vastes perspectives nouvelles, mais elle lance aussi un avertissement inquiétant : nos neurones exigent absolument la présence physique des autres et une résonance empathique avec eux. Les relations cybernétiques, les textos, Internet et les autres types de contact virtuel ne sont tout simplement pas des substituts adéquats. Mais comme les contacts à distance deviennent de plus en plus fréquents dans le domaine de la communication humaine, nous sommes confrontés à un sérieux dilemme qu’il faut corriger.

Comment nos neurones « attrapent » les émotions des autres

Pour voir comment tout cela fonctionne, nous avons d’abord besoin d’une illustration. Le moindre échange émotionnel que nous rencontrons provoque une incroyable série de réactions en chaîne dans notre système nerveux central. Nous n’avons aucune idée de ce qui se passe dans nos neurones lorsque nous échangeons un simple sourire, même avec un inconnu que nous croisons dans la rue. Quand nous tombons amoureux et regardons dans les yeux de l’être aimé, c’est l’extase ! Quand nous faisons face à quelqu’un avec colère, nous sommes aussi en résonance totale. En fait, nous « attrapons » les émotions des autres comme un virus, qu’elles soient positives ou négatives.

Ainsi, dès que nous entrons en relation avec quelqu’un, des millions de nos neurones cherchent littéralement à « se brancher sur la même longueur d’onde » que ceux de l’autre personne. Ce qui se passe dans notre tête varie donc selon le degré d’amabilité, d’intérêt, d’humour, d’énergie, d’excitation, de sottise, de suspicion, d’apathie, de rigidité, de dangerosité, etc. de la personne rencontrée. Si quelqu’un nous hurle dessus, les mêmes zones s’activent dans nos deux cerveaux en quelques secondes, qu’on le veuille ou non. Des neurophysiologistes américains ont étudié de nombreux couples — de ceux qui sont éperdument amoureux à ceux plongés dans les pires scènes domestiques. Observée dans le scanner IRMf, la « neuroanatomie d’un baiser » révèle que toute la zone orbito-frontale (ou OFC) du cortex préfrontal, chez les deux amants, forme une boucle. Sachant que l’OFC est une structure cérébrale fondamentale reliant les centres émotionnels et les centres de la pensée, et connectant, neurone par neurone, le néocortex et la moelle allongée, on comprend mieux pourquoi la « résonance » mutuelle déclenchée par un long baiser amoureux a de si profonds effets positifs, comme la baisse du cortisol, un marqueur du stress, et une forte hausse des anticorps, gardiens de notre système immunitaire.

Nous observons aussi des effets positifs lorsque les amoureux se regardent simplement dans les yeux, sans s’embrasser. À l’inverse, lorsque les cerveaux des protagonistes sont également « en phase », une dispute domestique produit des effets négatifs tout aussi mesurables : la fonction cardiovasculaire est compromise et la fonction immunitaire décline. Et si les disputes se poursuivent pendant des années, les dommages sont cumulatifs. Les neurones n’aiment pas les conflits conjugaux. Cela dit, les hommes et les femmes réagissent différemment à leurs interactions. Au repos, les neurones des femmes sont plus enclins à revoir, ruminer et revivre leurs précédentes rencontres relationnelles (avec des amoureux et des non-amoureux). Les neurones des hommes font de même, mais avec beaucoup moins d’énergie et d’attention aux détails. Autrement dit, en moyenne, le cerveau féminin est plus « social » que celui des hommes, et donc plus sensible à la qualité d’une relation.

Cela éclaire plusieurs paradoxes « psycho-neuro-endocrino-immunologiques » qui, jusqu’à maintenant, semblaient inexplicables. Par exemple, statistiquement, la santé des hommes semble davantage bénéficier du mariage que celle des femmes. Pourquoi ? Parce que la vie conjugale est souvent médiocre : la femme souffre et son système immunitaire s’en trouve affaibli, tandis que l’homme s’en soucie moins ; il est simplement heureux de ne pas être seul. En revanche, les femmes qui se disent « satisfaites ou très satisfaites » de leur vie conjugale tirent davantage profit de leur relation que les hommes, et leur santé en récolte les bienfaits.

La même résonance des systèmes nerveux s’applique à toutes les relations humaines, qu’il s’agisse d’une interaction entre deux personnes ou entre plusieurs, au travail, entre amis, etc.

Cela dit, toutes les études s’entendent sur un point : nos cerveaux ont besoin des autres. Et c’est à la fois évident et étonnant !

Source : Extrait d’un article publié dans le magazine français Nouvelles Clés (aujourd’hui CLES magazine), numéro 61, printemps 2009. Reproduit avec l’autorisation de l’auteur. Tous droits réservés.